Après quelques mois d'un labeur dur et jouissif, je suis en train d'achever mon recueil de nouvelles sur le thème

                                                                 Vertus et Péchés capitaux

    Je me suis aperçu à cette occasion que le notion de Péché n'avait pus guère de sens aujourd'hui, en notre début de XXIe siècle. du moins pas vraiment de signification autre que, non pas exactement pragmatique, mais purement existentiel. D'un existentiel en quelque sorte enfoncé dans l'abîme d'une symbolique richissime - celle de notre Occident finissant - mais à la frontière dépassée de l'oubli et de l'inconscience infantile.

    Cher Lecteur, vous le comprendrez mieux en lisant ces nouvelles, dont l'action et la passion se déroulent un peu partout dans notre vieille Europe.  A bientôt pour ce grand voyage romanesque dans notre  gouffre moral !

La Veuve : son énigme.

 

C’est la nuit surtout que je m’active dans mon atelier..

Ce matin, je me suis aperçu que j’avais bien fichu en l’air tout un chapitre, comme je l’avais craint. Le chapitre d’un livre troublant.

Sur une page, tout en haut, une ligne. Il y est écrit :

 

et pourtant, elle ne demande qu’à vivre. Les fils des prostituées l’assaillent et tranchent net son avenir.

 

Ensuite, sur toute la page, rien de plus, jusqu’à la fin. Et au bas de cette page :

 

en effet, seule, et elle commençait à comprendre, grâce aux apprentis cordonniers

 

Une page de fichue, donc. Il va falloir que je m’y remette. Demain, demain. Je me suis assis sur le bord du lit ; j’ai regardé le portrait de ma Christina, suspendu juste au-dessus de moi. Elle porte une robe d’un bleu profond, très longue, couvrant ses pieds. Elle écrit dans un gros cahier, son carlin à sa gauche, gentiment posté là comme si le sens de sa vie se trouvait sur le tapis ocre, à côté de sa douce, de sa merveilleuse maîtresse. Christina porte une étrange coiffure : un peu bonnet d’âne, un peu cathédrale.

 

Force et douceur célestes… Comment l’oublier… Christina : elle est devenue veuve la même année qu’elle est devenue orpheline : son existence s’est décidée en quelques mois. A partir de là, elle a mélangé les encres, mêlé les teints de plus belle ; et elle a produit des ouvrages supraterrestres. Son horreur de la Fine Amor me fait rire aux éclats, aujourd’hui encore – mais elle prenait cela très au sérieux : elle pensait que, non, cet amour là, celui de la Rose, on n’y trouvait pas la Femme, ni même les femmes… Et jamais je n’ai osé la contredire.

 

Je me suis couché sur mon divan, près de mes caches et de mes plombs. Veuve, et puis orpheline… Au fond, ma Christina est devenue elle-même d’un coup, très vite. Elle a immédiatement compris tout ce que la vie exigeait d’elle et ce qu’elle même pouvait en exiger.

 

Je me suis endormi, rêvant de ses robes bleues, royales. Et de sa beauté céleste. Le Roi dans le Ciel… J’ai prié.

 

Et je me réveille en sursaut. « Fils de putes ! » D’horribles hurlements. « Laborieux galochards ! » beuglent d’autres en réponse. Des voix juvéniles de petites frappes, avec un fort accent allemand. Et ils cognent dur, ces tudesques, à en juger d’après le vacarme, en bas.

 

Demain, justement, je dois me rendre à Pizan pour y réparer la malfaçon de mon livre. Je suis imprimeur.

 

.

 

 

 

 

 

 

Mon article (dans le dernier numéro de la revue Land und Sproch) pour réhabiliter la mémoire de l'écrivain, poète et essayiste (1865-1929) né en Alsace et mort en Thuringe, auteur notamment du grand roman Oberlin. Et d'une foule d'œuvres variées dont les Wege nach Weimar en 5 volumes, une synthèse critique de la littérature du XIXe siècle. Où contrairement aux calomnies provenant de certains milieux, il réfute explicitement et de manière très articulée les thèses racistes de l'époque, celle surtout de Gobineau.

Mon prochain ouvrage portera sur l'Allemagne. Elle joue un rôle majeur et ambivalent dans mon esprit - dans mon psychisme - comme chez de nombreuses personnes de ma génération et qui sont nées où je suis né. Elle est profondément inscrite en moi, l'Allemagne. Au point qu'en parler de manière substantielle exige une véritable analyse. Que bien ont effectuée, et je m'en expliquerai. Parler de l'Allemagne exige une psychanalyse en un sens large, entre Bachelard et Jean-Christophe Bailly qui d'ailleurs, a une formation de paysagiste : c'est très intéressant, et cela pousse à une comparaison avec les théoriciens du paysage romantique, surtout G.C.CARUS.

Mais ce n'est là qu'un pont parmi bien d'autres au moins aussi riches et débordants de ses immémorial. Parler de l'Allemagne exige pour moi une sincérité absolue, et je compte bien m'en approcher le plus possible, vraiment. J'en dirai beaucoup plus bientôt. 

(Lu à Littér'Al, la société des Ecrivains d'Alsace et de Moselle, en février dernier)

Je venais de finir de rédiger une étude sur les grands stercoraires et leurs parasites, mon sujet politique préféré. Ma femme et ma fille sortaient pour leur cours de savate. A ce moment, j'ai entendu des craquements au-dessus de ma tête, dans les charpentes de la mansarde que je tentais d'habiter. Cela gambadait, et en somme, cela grignotait furieusement. Un écureuil, ou un loir, ai-je pensé. Cr j'avais l'esprit poétiquement disposé. Un loir, sûrement, qui s'était réfugié dans les toits à partir des branches de l' arbre.

Mais j'ai dû me rendre à l'évidence quand j'ai vu filer quelque chose au beau milieu de ma symbolique cuisine. C'était un rat, un énorme rat. Il allait tout me dévorer, et moi avec le reste, du moins mes orteils et mes oreilles, la nuit ! Je me suis donc résolu à m'en débarrasser. D'abord, j'ai joué une gavotte de Rameau sur mon clavecin, puis la Friponne de Marin Marais. J'espérais qu'il fuirait. Mais non : Rodolphe aimait la musique ; il s'approchait bien plutôt de l'auguste instrument, et je m'attendais à le voir battre la mesure...

Que faire ? J'ai passé un enregistrement de Marion Le Pen au dernier rassemblement des philatélistes de la Vraie France, pour l'effrayer. Mais ç'a été bien pire : Rodolphe est venu encore plus près, et il s'est dressé sur ses pattes arrière. J'ai vraiment cru qu'il allait danser. Il fallait trouver autre chose. 

Après trois jours, je me suis résolu à placer un piège devant l'ouverture qui donnait sur le toit. Un piège impressionnant. Quelques dizaines de minutes pus tard, j'ai entendu clac ! Puis couic ! L'animal dentu s'était pris la trappe en pleine nuque.

Le rat avait un pelage assez clair, très beau, très soyeux. J'ai eu envie de le caresser pour le consoler dans l'au-delà, pour son entrée au Paradis des Rats. Et plus encore quand j'ai vu ses yeux : de très grands yeux marron qui me fixaient, sans reproche ni douleur, l'air plutôt de vouloir me dire : eh bien, tu m'as vu ? Tu as vu ce que tu as fait ? Hein ? Hein ?

Je me suis retourné, le cœur en berne, et me suis installé à mon bureau pour y composer un Requiem des Rats, parce que j'aime bien que les choses soient à leur place. Le rangement de mon appartement en témoigne. Mais... J'ai sursauté : ça trottait et ça grignotait, là-haut, dans la charpente ! Eh bien ? Un fantôme ?!

Une demi-heure plus tard, j'ai entendu des pas : un rat un peu plus petit que le premier, avec de beaux yeux doux aux grands cils, s'est approché en se déhanchant gracieusement, suivi de très près par un rat encore plus petit et encore plus gracieux. La femme et le fils (ou la fille), sans aucun doute. Aïe ! Il y a donc tant de rats, dans mes charpentes ?  Mais comment leur expliquer la disparition du Papa moustachu ? J'étais bien embarrassé. Il fallait que je leur raconte une histoire ; mais j'étais trop honteux du crime que je venais de commettre. Je leur ai donc expliqué que Papa était parti chercher une agence immobilière pour un logement plus pratique et mieux pourvu en lardons et en choucroute. C'était parfaitement plausible, non ?

Et je me suis précipité à la Meinau, où grâce au conseiller municipal si gentil qui gouverne ce Royaume pittoresque, les rats avaient organisé un véritable Eldorado. Leur cacique et le conseiller municipal s'entendaient très bien ; ils pratiquaient ensemble le consensus à l'allemande.

J'ai posé une cage à lard ; et je n'ai pas tardé à attraper un superbe mâle, majestueux et musclé, très séduisant. Une sorte de Schwarzenegger au museau pointu. 

Je l'ai emmené et l'ai lâché sous les toits, chez moi. La ratte et le raton ont jubilé. Surtout la ratte. Voilà comment j'ai essayé de racheter mon crime. Que cette charmante petite famille dévore mes provisions, mes conduites électriques et ma tuyauterie ! Je l'ai bien mérité.

 

 

En m'extirpant de la vision et de l'écoute de Superposition, de Ryoji IKEDA, je me suis dit que tout cela, cette diarrhée cosmique d'informations, finirait dans une superbe déflagration universelle, dans cette Ekpyrosis qu'évoquent les Stoïciens. Grotesque combustion de la stupidité humaine (occidentale à l'origine),de la croyance en une raison  technique sectorisée.

Quand je suis sorti, je me suis demandé si l'essor des corneilles qui s'envolaient en grappes des platanes en croassant très fort avait une signification, décryptable. - Une signification ? Oui, à laquelle il faudrait en ajouter bien d'autres pour la rendre utilisable. Par... superposition. Mais leur surabondance pourrait aussi anéanti cette signification : par excès. Dans Superposition de Ryoji Ikeda, on entend et on voit  (les signaux sonores et visuels y deviennent peu à peu indiscernables) des milliards d'informations s'empiler et s'enchevêtrer comme par l'effet d'un automatisme fatal ("progrès" incessant des techniques d'information depuis les années 1950). Incessant et pathologique, cancéreux, un système de systèmes qui s'anéantit lui-même et qui a commencé sa course psychotique au 17ème siècle.

Et on organise ainsi des opérations de domination de parcelles d'univers. Et on pense pouvoir maîtriser et posséder même l'univers entier, dans l'effectuation de ce projet que Descartes a appelé de ses vœux et exposé les lignes directrices. Mais la monstruosité de l'échec global, aujourd'hui (et déjà hier, d'ailleurs, voici un siècle ou un peu plus) est à la mesures des réussites sectorielles de ce projet techno-scientifique énoncé au 17ème siècle. La pièce d'Ikeda, Superposition, le suggère avec une sorte de poésie d'ingénieur schizoïde en exposant des monceaux d'informations extirpés de secteurs très divers. Mots croisés d'ingénieurs nucléaires et notes de la Défense américaine, équations différentielles et fractales, formules appliquées à l'informatique récente, microphysique et... astronomie. 

Astronomie. Tout cela et la tartine au miel que je suis en train de dévorer, tout cela finira en une explosion cosmique, en une déflagration universelle. En une sublime Ekpyrosis. Qui en sera le Néron ? 

Dimensions Jardins...

Dans un volume sur ce thème et qui porte ce titre, Françoise Urban Menninger a publié l'une de mes nouvelles intitulée 

                                                                                SANTA LUCIA

J'y fonds ensemble anticipation politique, souvenirs profonds d'enfance et la figure du grand Sage Mani, fondateur de ce courant si souvent calomnié par les malveillants et les ignorants qu'on appelle Manichéisme. En voici le début, le milieu et la fin.

 

" Mon grand-père, tout enfant, a vu un jour un homme au regard de feu, très grand, très nerveux et furtif comme si à cette époque lointaine, il avait déjà le régime à ses trousses. Cet homme est entré dans son Jardin de Neudorf tandis qu'accroupi et invisible par-delà la clôture, Grand-Père Thomas cueillait les premières groseilles. Il a vu le géant agité planter quelque chose dans la terre noire. (...)

" Ce soir, le mendiant est venu. Le soir de cette journée torride où personne n'osait plus parler, à cause des représailles. Il a chanté :

                                                                              Santa Lucia !

                                                              Au milieu des voiles, la Cène est prête

                                                                          Dans un soir si serein.

Mais ils l'ont emmené, bien avant qu'il n'achève de chanter tous les couplets. Des policiers vêtus de noir, de jaune et de blanc.

Il s'est un peu débattu. Il a continué à chanter, mais ils l'ont tiré hors du jardin d Thomas, mon Grand-Père.

Alors, le marronnier est sorti de terre avec un craquement assourdissant. Il s'est abattu sur la maison du Pasteur, fracassant tout sous son poids. Et les fleurs bleues sont devenues rouges ; presque toutes. Certaines ont fané sur pied, brûlées net. Mon enfance finissait. J'ai suivi le Messager. (...)

"Mais le lendemain, le Messager a reparu dans l'état qui avait immédiatement précédé son arrestation. Un corps de vieil homme éreinté, mais baigné d'une lumière aveuglante.

  Alors, les officiers du Régime l'ont ouvert au milieu, par le ventre. Ils l'ont empaillé, puis refermé pointant sa jambe infirme bien en avant afin que tous les reconnaissent (...)

" Le Messager reviendra. Au fil des siècles et depuis presque deux millénaires, il est sans cesse revenu. Il finira par les vaincre.

Je suis venu du pays de Babel pour faire retentir un cri à travers le monde

Contemplez moi. Rassasiez vous de mon image

Car sous cette apparence, vous ne me verrez plus

Mani. "

Dans Dimensions Jardins, Edits Rivière Blanche, trouvable partout, notamment à la Librairie Kléber et à Quai des Brumes.

 

Claude VIGEE est MORT... Gratitude profonde et immense respect pour ce grand poète juif alsacien, "donc deux fois juif et deux fois alsacien", comme il aimait à le dire.

On va avoir affaire à des "hommages" bien lourdingues de quelqu'un qui n'a pas lu et ne comprend pas l'essentiel et le noyau de son œuvre.

Soyons plus explicite. Dans quelques jours, quelqu'un va, comme il/elle le fait avec d'autres grands auteurs, exhiber une étiquette, ici l'étiquette "Claude Vigée" en lisant des œuvres certes intéressantes, mais secondaires de ce poète et essayiste.

Or, pour ce qui est de la poésie en alsacien, Claude VIGEE est l'un des deux ou trois poètes alsaciens vraiment géniaux (au sens strict du mot, bien sûr) du 20ème siècle. Il l'est dans Schwàrzi Sengessle flàckere im Wind et plus encore, dans Winterowefiir - plus accompli, plus long et plus difficile que le précédent, et pour ces raisons, peu lu, peu mentionné et encore moins commenté.

Eh bien : un hommage digne de ce nom et à la hauteur de cet auteur magnifiquement profond doit absolument consister en une lecture à voix haute, un commentaire et... une célébration de ces deux œuvres là.

S'il-vous-plaît, pour UNE MEMOIRE NON GNANGNAN et NON GUIGNOLESQUE DE CLAUDE VIGEE.

Un couple ou apparenté chemine vers Poltergeist-Gare.

Avançons, ma petite Moitié, dit l'un des deux.
Je suis la grande Moitié, proteste l'autre.

Non, c'est moi, dit l'un.

Non non, c'est moi, répond l'autre !

La grande Moitié, c'est moi !

Non

Si

Non

Si

On entend un immense craquement, puis un déchirement assourdissant sur toute la Terre.

Déchirure de l'En Soi, disait Sartre.


Démocrite éclate de rire, et son rire ne s'est pas encore éteint.

 

 

 

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